Collège Saint-François de Sales à Dijon : un peu d’histoire…

Le Dijonnais Claude Massard, qui fut élève du collège Saint-François de Sales, puis professeur et directeur de ce même établissement, a rédigé le texte suivant (les photos des prêtres nous ont été fournies par les Archives diocésaines) :

« Avec le décès du père Raymond Jacquin, le 25 février dernier, a disparu à ma connaissance le dernier des prêtres diocésains ayant officié au collège Saint-François de Sales, rue Vannerie, de l’immédiate après-guerre à la fin des années 60, sous les supériorats successifs des pères Bordet, Régnier et Bourland.

Ce peut-être l’occasion d’évoquer le souvenir de ces prêtres, souvent hors du commun, qui ont œuvré à l’éducation de générations de jeunes et de leur rendre un ultime hommage…

Le père Louis Bordet

Le père Louis Bordet, longiligne et filiforme, paraissait si fragile en son physique qu’on pouvait craindre que le moindre souffle ne le mît à la renverse, et sa voix si fluette qu’elle était difficilement audible, ce qui fit que dans les années 50 on installa une sonorisation dans la grande chapelle pour qu’au moins son prêche fût entendu… Hélas ! La voix fluette fut recouverte d’un affreux crachouillis sonore et pour le coup devint totalement inaudible ! Au vrai, le père Bordet (qui eut l’immense mérite de maintenir à flots le vaisseau Saint-François pendant la guerre), homme d’une vaste culture, était plus porté sur les choses de l’esprit que sur le gouvernorat des hommes.

Son successeur, le père Régnier, par ailleurs professeur de sciences naturelles, était d’une autre trempe : officier de l’armée française, prisonnier de guerre en Offlag, il avait l’allure martiale, aimait les grands rassemblements, les levers aux couleurs militaires. Il usa sa santé à faire front aux difficultés financières grandissantes.

Le père Marcel Bourland

Le père Marcel Bourland, enfin, bien connu des Dijonnais pour avoir été ensuite curé du Sacré-Cœur et de Saint-Michel, présida, après le grand chambardement post soixante-huitard, à la vente (calamiteuse) des locaux de la rue Vannerie et à l’installation rue de Talant.

Ces supérieurs étaient directement secondés par les préfets des Petit (6e/5e), Moyen (4e/3e) et Grand (seconde/1e/ terminale) Collèges.

Le père Trockas, marqué par ses dures années de captivité en Stalag, fut un « terrible » Préfet du Petit Collège, dur, exigeant… et pourtant au grand cœur à qui apprenait à le connaître. Il fut l’inventeur de la « grammaire verte », grammaire trilingue (Français-Latin-Grec).

Le père Charles Roy (à droite) aux côtés de Mgr Decourtray

Le père Roy passionné…par Versailles

Lui succéda le père Charles Roy, son opposé, doux, aimable, raffiné, vivant en notre monde et en notre temps comme à la Cour du Grand Roi : sa passion pour Versailles resta vive et puissante jusqu’à son dernier souffle.

Le père Raymond Jacquin

Les pères Raymond Jacquin (également professeur d’histoire, célèbre pour ses tableaux synoptiques) et Marcel Bourland furent un temps Préfets du Moyen Collège, ainsi que, autre figure inoubliable, le père Schlosser, accessoirement professeur d’allemand, amateur de romans noirs et passionné d’automobile, (Peugeot exclusivement !), qu’il menait comme un fou après avoir quitté sa soutane et expédié une prière à saint Christophe !

Deux autres prêtres faisaient partie de l’encadrement, l’un incontournable, l’autre difficilement saisissable. Le père Joseph Peillon, le bien nommé, était l’économe ; passant lui-même les 300 livres sur la bascule, il avait la haute main sur les nourritures terrestres… Et chaque année, le 29 janvier, pour la fête de notre saint patron, à l’occasion de laquelle on sacrifiait le cochon élevé à cet effet, on attendait le mot historique : « Quand je pense que je me saigne pour vous donner à manger du cochon ! »

Le père Joseph Peillon

C’est le père Sender (futur curé de Velars), si fin, si érudit, si raffiné qui, tant sont mystérieuses les voies du Seigneur, succède au père Joseph Peillon. Pour le père Sender, ce fut un chemin de croix… »

L’autre figure, assez mystérieuse celle-là, était le père Sullerot… Ah ! Le père Sullerot, maître des cérémonies (nous faisant obéir : debout – à genoux – assis, à la claquette de son boitier à lunettes), haut responsable de l’instruction religieuse (on ne parlait pas de catéchèse en ce temps-là), omniprésent et craint de tous : c’est que, disait-on, il était le confesseur de l’Évêque et que, de ce fait, il avait la haute main sur les nominations. En somme, l’éminence grise, notre père Joseph ! Le père Sullerot fut le mentor de celui qui allait devenir Monseigneur Raffin, évêque de Metz.

Parlons maintenant des prêtres avant tout professeurs : les pères Monvoisin et Paquelin en lettres, Charlot et Lasseur en sciences, Berthélemy en philosophie et Lefevre en … presque tout !

Le père Monvoisin, dit « La Ra-Ra »1 car il ponctuait toutes ses phrases d’un « Ra-Ra » sonore et lugubre, avait cette insigne particularité de noter sur 20 entre 8 et 12 : ainsi l’excellence pouvait flirter avec le mauvais, voire le très mauvais ! Latiniste éminent, il possédait la collection complète de Budé qui, à son décès, fut partagée entre ses collègues.

Le père Paquelin, ancien aumônier-infirmier dans les tranchées

Quant au père Paquelin, tout en majesté avec sa luxuriante barbe fleurie, ancien aumônier-infirmier dans les tranchées en 14-18 (« les blessures, ça grouillait de vers, mon petiot »), en littérature française, il sautait à pieds joints le XVIIIe siècle passant sans transition de Racine à Chateaubriand ! Lui, l’homme de paix (surnommé « La Pax »), si on voulait le faire sortir de ses gonds, il suffisait d’évoquer Voltaire ou pire Rousseau (« de la cabane à lapins, mon petiot, du pipi de chat ! »). Mais quelle culture ! Retour de mon épreuve de Grec au bac, à peine lui ai-je mis sous les yeux le texte que j’avais eu à traduire : « Thucydide, mon petiot, pas facile. » À la lecture de la première ligne, il avait reconnu l’auteur ! La fin de vie du bon père Paquelin fut assombrie par des déboires financiers dus à sa volonté de faire paraître à ses frais (et en couleurs) un opuscule sur une église de Haute-Savoie : il dut vendre une partie de ses vignes à Chassagne-Montrachet et eut bien du mal à s’en remettre…

Le père Maurice Lasseur

Apparemment tout oppose au physique comme au moral les pères Charlot, en chimie, et Maurice Lasseur, en sciences physiques : l’un est petit et paraît fragile, l’autre immense et inaltérable, l’un semble tout d’intuition, l’autre de raisonnement, et pourtant c’est la même foi qui les anime, la même recherche de Vérité, le même amour des autres. Ces scientifiques sont avant tout des êtres sensibles au Beau et au Vrai.

Les jeudi après-midi, le père Lasseur nous emmenait dans de longues marches (à la Vierge de Velars, au Puits 15…), toujours en tête de colonne, le pauvre père Trockas à la traîne, soufflant, suant et … lisant son bréviaire ! Ce fut aussi le père Lasseur qui nous initia au souci des autres dans le cadre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, en visitant « nos petits vieux ».

Le père Jean Berthélemy

Homme d’intelligence et de cœur, d’une extrême sensibilité aux êtres et aux choses, une sensibilité encore exacerbée par une santé fragile, trop souvent incompris ou mal compris, le père Jean Berthélemy, grand ami du philosophe Jean Lacroix, a tout donné à ceux qui l’aiment et qu’il aimait, et qu’il faut bien appeler ses disciples. Son Traité d’esthétique est sa grande œuvre. Une visite impromptue de son nouvel évêque, Monseigneur Decourtray, a heureusement illuminé le soir de sa vie.

Reste le père Lefevre, sorte de touche à tout de génie, professeur de lettres, de langues anciennes, de langues vivantes, traducteur de textes sacrés, bibliothécaire (Saint-François possédait une richissime bibliothèque), organiste (« un doigté un peu dur », disait de lui le bon père Bocat, lui-même organiste et merveilleux maître de l’instruction religieuse des tout petits) et organisateur infatigable de voyages (une première à l’époque !) en Grèce et en Italie. Le père Lefevre, très prisé pour son immense culture et son esprit caustique, était accueilli avec plaisir dans les salons de la bonne société dijonnaise et était de ce fait l’ambassadeur itinérant de l’école Saint-François.

Le père Jean Marilier

À côté de ces « monstres sacrés », tous pédagogues hors pair, on trouve des érudits, de purs érudits. D’abord le père Prudhon qui, chaque matin, allait à la gare « chercher l’heure » et qui, enfermé dans sa surdité, passa sa vie à étudier l’implantation du protestantisme dans le canton d’Arnay-le-Duc entre 1672 et 1695 (dates non garanties) ! Et puis, bien des années plus tard, le père Jean Marilier, historien connu et reconnu, créateur du musée d’Art Sacré, qui faisait ses cours aux élèves de 4e/3e comme s’il se fût adressé à des étudiants de faculté : le résultat n’était pas toujours à la hauteur de ses ambitions…

Pour terminer cette galerie, deux prêtres totalement atypiques, sortes de météores qui ont traversé notre ciel généralement serein. Le père Delaborde, dont on ne connut jamais bien ses fonctions précises mais qui, chaque dimanche, se faisait accompagner par un ou deux élèves punis pour servir sa messe à la prison dont il était l’aumônier et qui surtout, pendant les petites vacances, emmenait dans sa propriété du Jura les élèves collés… au grand dam de la hiérarchie. Le père Delaborde fut la consolation des affligés et… des cancres ! Quant au père Stoltz, colosse plein de bonhomie, lointain successeur comme Préfet du Grand Collège du mythique abbé Belorgey, c’est dans son bureau qu’aux récréations on se retrouvait à quelques-uns pour « casser une petite croûte », pâté, saucisson, fromages et vin rouge, là encore, on l’imagine, au désespoir de la hiérarchie.

Naturellement, ni le père Delaborde, ni le père Stoltz ne firent long feu à Saint-François.

Ainsi en était-il, au mitan de l’autre siècle, de l’école Saint-François, de haute renommée, fondée en 1884, en ses hôtels particuliers de la rue Vannerie, par l’abbé Christian de Bretenières (1840-1914)

O tempora ! O mores ! »

Claude Massard (ancien élève, professeur et directeur de 1949 à … 1999 !)