Béatifications en Algérie : un prêtre dijonnais s’exprime

Ce samedi 8 décembre, 19 religieux et religieuses vont être béatifiés à Oran. Parmi eux figurent notamment les sept moines de Tibhirine, enlevés et assassinés au printemps 1996. Le prêtre dijonnais Jean-Marie Jehl, présent en Algérie depuis plus de 40 ans, est actuellement administrateur du diocèse de Constantine. Il répond à nos questions.

Quelle atmosphère entoure la béatification prochaine de ceux que l’on appelle « les 19 martyrs d’Algérie » ?

« Nous sommes une toute petite minorité de chrétiens dans un monde très majoritairement musulman, si bien que seulement quelques-uns de nos amis nous ont demandé ce qu’était cette « béatification ». Ce mot est tout à fait inusité dans le vocabulaire arabe non chrétien.

Quand j’explique que la cérémonie de béatification est une façon de les donner en modèle pour nous, mes amis comprennent mieux de quoi il s’agit. »

Comment la population algérienne réagit-elle face à cet événement ? De même que les autorités politiques et religieuses ?

« La population algérienne dans son ensemble est globalement étrangère à cet événement. Bien sûr, nos amis nous interrogent. Mais ils sont eux-mêmes une minorité.

Dès le début de l’annonce de la béatification (janvier 2018), et peut-être même avant, les évêques ont eu soin d’informer le Ministre des Affaires Religieuses de cet événement à venir. Et nous avons toujours eu un excellent accueil du ministre lui-même, qui a toujours eu le souci de transmettre nos informations et nos demandes à ses supérieurs.

Quand nous avons parlé au ministre, nous avons relevé avec lui qu’un certain nombre d’imams avaient été assassinés parce qu’ils avaient refusé de cautionner la violence. Ils en ont dénombré 114 et devaient leur rendre hommage avant cette béatification.

Quelques journaux algériens rendent compte de façon assez objective des interventions que nous pouvons faire, comme la récente conférence de presse de Mgr Jean-Paul Vesco l’évêque d’Oran ou la parution, ce mois-ci, de la lettre pastorale de Mgr Paul Desfarges l’archevêque d’Alger intitulée « La béatification de nos frères et sœurs, une grâce pour notre Église ».

Nous avons aussi rencontré des personnes tout à fait coopératives pour l’organisation matérielle à Oran ainsi que pour l’organisation des visites depuis l’étranger. »

Ceux qui sont morts, en particulier Mgr Claverie et les moines de Tibhirine, voulaient vivre en proximité avec les musulmans ? Comment ces échanges se poursuivent-ils aujourd’hui ?

« Il faut distinguer plusieurs niveaux de rencontre. Ici, nous utilisons volontiers l’expression : « le dialogue de la vie » pour dire que nous nous rencontrons au niveau de la vie quotidienne où nous nous reconnaissons frères et sœurs en humanité.

Le modèle de cette rencontre est pour nous la Visitation de Marie à Élisabeth. Parfois, on entre dans un dialogue spirituel, quand nos rencontres permettent des échanges en profondeur sur nos vies qui nous font progresser sur le chemin vers Dieu. »

Pensez-vous que cette béatification, avec un hommage préalable aux imams disparus, peut changer les choses dans les relations entre catholiques et musulmans ?

« Cet événement signifie la place, humble mais bien réelle, de l’Église catholique dans la société algérienne et témoigne d’une relecture possible, autre que factuelle, des évènements de cette période. »

 Comment allez-vous vivre personnellement ce moment de la béatification ?

« J’accompagnerai la délégation d’une trentaine de personnes de notre diocèse qui se rendra à Oran dans la journée du vendredi 7 décembre (800 kilomètres soit une douzaine d’heures de voyage). Nous participerons à la veillée spirituelle* du vendredi soir à la cathédrale d’Oran. Messe de béatification* le samedi 8 décembre à 13 heures sur l’esplanade de Notre Dame de Sant Cruz.

Retour dans la nuit du samedi au dimanche à Constantine, puis Batna au petit matin (avec deux sœurs de ma communauté). »

Que voudriez-vous dire aux personnes qui liront ces lignes, qui peut-être suivent ces événements « de loin » ?

« Je voudrais seulement dire : la vie quotidienne des chrétiens en Algérie est beaucoup plus riche que vous ne l’imaginez. Alors, venez nous visiter, venez éventuellement nous rendre service pendant vos vacances (invitation également valable pour les prêtres).

Et si vous ne pouvez pas vous déplacer consultez au moins le site Internet de l’Église d’Algérie : https://eglise-catholique-algerie.org ».

* Ces célébrations seront retransmises sur KTO.TV