« Dilexi te »
La première exhortation apostolique du pape Léon XIV sur l’amour envers les pauvres n’a pas eu, en France, un grand retentissement médiatique et c’est bien dommage. Si la presse catholique y a fait bien sûr référence, peu de choses en ont été rapportées dans les grands médias qui y ont vu une exhortation sympathique, mais en dehors de leurs préoccupations du moment. On pourrait se dire qu’après tout c’est normal dans une société laïque devant un texte clairement confessionnel, mais on peut aussi se demander si cela ne traduit pas une crise de sens plus profonde de notre société où les apparences comptent plus que la réalité des liens humains, où la solitude et l’indifférence semblent toujours gagner du terrain, où les rapports de force politiques, économiques semblent trop souvent écraser le droit, la recherche de la justice et l’attention aux plus faibles et aux plus petits.
On peut décréter la lutte contre la pauvreté grande cause nationale et rester indifférent dans les faits aux malheurs du monde et à la situation des plus fragiles. « Qu’est-ce que j’y peux, cela me dépasse et je ne peux porter sur mes seules épaules toute la misère du monde. Je veux bien donner de temps à autre un peu d’argent à telle ou telle œuvre au service des pauvres (ce qui est utile et nécessaire !), mais aller au-delà et m’engager plus personnellement ou dans une action plus structurelle, je n’en ai ni le goût ni la force ni la capacité. »
Le texte du pape Léon est simple, facile à lire (je ne saurais que vous y encourager…) et pourtant essentiel. Si l’idée et la trame avaient déjà été travaillées à la fin du pontificat de François (le nom qu’avait choisi le Pape défunt faisait bien sûr référence explicite au poverello d’Assise), l’exhortation porte clairement la marque du nouveau pontife par son accent sur les conséquences sociales de la foi chrétienne et sa référence explicite à l’enseignement social de l’Église, mais aussi par son enracinement spirituel. Le fait qu’il ait choisi une trame historique en parcourant les auteurs chrétiens, et revisitant la vie de tant de saints et de saintes, certains bien connus, d’autres beaucoup moins, nous montre combien la question de l’attention concrète aux plus pauvres est intrinsèque à la foi chrétienne, ancrée dans sa tradition la plus profonde et ne peut être conçue comme une simple conséquence ou un appendice de celle-ci.
« Pour nous, chrétiens, la question des pauvres nous ramène à l’essentiel de notre foi. L’option préférentielle pour les pauvres, c’est-à-dire l’amour de l’Église envers eux, comme l’enseignait saint Jean-Paul II, est capitale et fait partie de sa tradition constante (…). La réalité est que, pour les chrétiens, les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ » (n° 110).
« L’amour chrétien brise toutes les barrières, rapproche ceux qui sont éloignés, unit les étrangers, rend familiers les ennemis, franchit des abîmes humainement insurmontables, pénètre dans les replis les plus cachés de la société. De par sa nature, l’amour chrétien est prophétique, il accomplit même des miracles, il n’a pas de limites : il est pour l’impossible. L’amour est avant tout une façon de concevoir la vie, une façon de la vivre. Eh bien, une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui » (n° 120).
C’est à une véritable conversion, personnelle et communautaire, que le Pape nous invite.
Mgr Antoine Hérouard
Edito paru dans ECO N° 829 – Novembre 2025