Homélie de Mgr Antoine Hérouard – Toussaint 2024

Fête de la Toussaint 2024 – Cathédrale Saint-Bénigne de Dijon

AP 7, 2-4.9-14 / 1 Jn 3, 1-3 / Mt 5, 1-12a

 

La fête de la Toussaint, c’est bien la fête de cette multitude dont nous parle l’Apocalypse dans la première lecture, 144 000 de toute cette foule immense que nul ne peut dénombrer, une foule de toutes origines, de toutes langues, de tous peuples, de toutes nations. A travers ce chiffre de 144 000, c’est bien sûr un chiffre symbolique qu’on ne peut pas dénombrer, 12 000 de chacune des 12 tribus d’Israël et donc c’est cette foule de tous les saints que nous célébrons aujourd’hui, ceux dont nous portons le nom, ceux que nous connaissons, ceux que nous admirons, ceux que nous prions, pour lesquels nous avons une dévotion particulière.

Mais aussi je le disais, la foule des inconnus, de ceux qui ont accueilli la parole de Dieu dans leur vie, tous ceux qui ont mis l’amour de Dieu et des autres au cœur de leur existence, ceux qui ont accepté que cette parole de Dieu les transforme de l’intérieur et leur permette d’aller souvent sur des chemins qu’ils n’auraient pas imaginés au départ.

Nous célébrons aussi la foule innombrable de ceux que nous croisons, de ceux que nous avons connus et dont on se dit : mais elle ou lui, il y a dans sa vie quelque chose de la sainteté, ils ne font pas de bruit, ils font du bien dans l’ombre, ils sont souvent inconnus, parfois reconnus, et cette foule -là est innombrable et ce sont ceux que le Pape appelle dans une belle expression, « les saints de la porte d’à-côté ».

Nous avons tous dans notre entourage, dans notre voisinage, peut-être dans notre famille, telle personne dont on peut se dire, oui, il a quelque chose de la sainteté, quel est le secret qui l’habite, qu’est-ce qui fait que sa vie est ainsi tournée vers le Seigneur et vers les autres ?

Et puis, bien sûr, cette fête de la Toussaint nous ouvre aux réalités de l’au-delà. Souvent les gens la confondent avec la fête des défunts que nous célébrerons demain : la commémoration des fidèles défunts, mais il y a bien un lien entre les deux et ce lien est la certitude de l’au-delà, c’est le cœur de l’Espérance chrétienne.

Alors oui, nous savons bien que nos contemporains et peut-être nous-même, ne sommes pas toujours spontanément tournés vers ces réalités de l’au-delà : la résurrection des morts, la vie éternelle, ce que dans le langage savant de la théologie on appelle l’eschatologie. Peut-être est-ce l’expression de notre propre peur devant la mort, le souvenir douloureux de la séparation d’avec nos proches disparus ou la difficulté aussi à imaginer, à comprendre, à essayer de mettre des mots sur ce passage vers l’au-delà et pourtant nous le savons bien, c’est cela que nous fêtons aussi en ce jour de la Toussaint, cette réalité de l’Espérance chrétienne est au cœur de notre foi, nous proclamons la mort et la résurrection du Christ comme celui qui nous ouvre le chemin, comme le premier né d’entre les morts. La plupart des apôtres l’ont souligné dans leurs écrits, ainsi saint Paul disait dans la lettre aux Corinthiens : « nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts, alors comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de résurrection des morts, s’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi est sans contenu car si les morts ne ressuscitent pas le Christ non plus n’est pas ressuscité, et si le Christ n’est pas ressuscité notre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés » dit-il aux Corinthiens. Voilà cette force de l’Espérance chrétienne, de ce qui tourne vers l’au-delà de ce qui fait que notre vie ne s’arrête pas avec la mort.

Les saints que nous fêtons aujourd’hui nous disent je crois deux choses principales, d’abord ils sont pour nous comme des modèles, comme des exemples, exemple de ceux qui ont pris la Parole de Dieu au sérieux et puis ils sont la source de notre Espérance. Nous sommes faits pour la vie, la vie qui ne finit pas, la vie éternelle, et ce que nous fêtons c’est bien le fait qu’ils soient auprès de Dieu, les saints nous ont précédés dans la communion avec Dieu, et nous sommes appelés à cette même communion, ils nous disent ce à quoi nous sommes tous appelés, au fond ils font grandir notre propre Espérance en la résurrection.

Dans la deuxième lecture, saint Jean nous le rappelait, oui nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne s’est pas encore manifesté, nous le verrons tel qu’Il est et lorsque l’Église parle de la communion des saints, elle dit ce projet de Dieu pour l’humanité, projet de rassembler tous les hommes, toutes les femmes, tous ceux qui, de bonne volonté ont cherché le bien sur cette terre, ceux qui ont voulu tourner leur vie vers les autres et vers le Seigneur, alors à cela nous sommes tous appelés, quelle que soit notre condition, quel que soit notre chemin de foi qui peut être plus ou moins facile, plus ou moins chaotique, quelles que soient aussi les difficultés de la vie, les épreuves que nous rencontrons, les doutes qui nous traversent, nous nous souvenons que toujours, le Seigneur nous tend la main, il nous invite à lui faire confiance, y compris à ceux qui peuvent sembler les plus éloignés, pensons au bon larron crucifié avec Jésus, et à qui Jésus promet le paradis parce qu’il a cru en Dieu et qu’il a demandé pardon.

Alors les saints sont bien la source de notre Espérance, mais ils sont aussi des modèles, de ceux qui peuvent nous donner des exemples, pourtant nous avons souvent une vision un peu fausse, ou même faussée de ce que signifie la sainteté. Nous voyons souvent les saints comme des hommes et des femmes parfaits, sans défauts, comme des héros de la morale qui vont dépasser toutes les épreuves de la vie ou des martyrs capables d’offrir spontanément -dès le départ j’allais dire – leur vie, non que cette réalité soit absente de leur existence, de leur chemin de vie, mais nous oublions sans doute trop vite que cela est le fruit de leur propre itinéraire de conversion et de la rencontre si profonde, si fondamentale, qu’ils ont pu faire à un moment ou à un autre de leur vie, avec la personne de Jésus le Christ. C’est parce qu’ils ont rencontré le Christ, parce qu’ils ont mis en Lui leur confiance, qu’alors ils vont pouvoir répondre à travers les choix qu’ils feront dans leur existence. Souvent, nous nous disons trop facilement que la sainteté n’est pas pour nous, parce que nous ne sommes pas parfaits, nous le savons bien, parce que nous voyons nos limites, nos défauts, notre péché, alors on se dit, laissons cela un peu de côté, ce sera pour d’autres, nous ne sommes pas dans la même catégorie.

Eh bien non, il nous faut entendre l’appel du Seigneur, l’appel de tous ceux qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté, à nous laisser aimer par le Christ, à nous laisser transformer, à faire de notre vie comme une réponse à la force de cet amour. Jésus nous ouvre toujours un chemin, nous propose toujours un programme de sainteté, et ce n’est pas par hasard que l’Église nous propose d’entendre chaque fête de Toussaint cet Évangile des Béatitudes.

L’Évangile des Béatitudes, vous savez, c’est le discours que Jésus prononce pour commencer sa vie publique, qui est un peu le programme même de ce qu’il vient annoncer, réaliser en sa personne et ces béatitudes commencent par le mot Heureux, ce que Dieu nous propose, c’est bien un programme de bonheur, l’objectif de la sainteté, ce n’est pas de vivre dans des contraintes multiples et de s’enfermer dans la peur. L’objectif c’est celui du bonheur, celui de trouver le chemin avec le Christ, ce n’est pas la somme des efforts ou des sacrifices – qui sont aussi nécessaires bien sûr- pour y arriver.

Dans ces béatitudes, elles sont très diverses, et nous voyons bien qu’il y a différentes choses qui à la fois peuvent nous parler, nous correspondre et d’autres qui au contraire peuvent nous faire peur ou nous mettre un peu à distance, parce que nous ne sommes pas masochistes. Quelles sont ces réalités qui nous attirent dans les béatitudes ?

Quand Jésus dit :

« Heureux les doux, ils recevront la paix en héritage,

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés,

Heureux les miséricordieux, c’est à dire ceux qui sont capables de pardonner, de comprendre, d’ouvrir leur cœur, parce qu’ils obtiendront eux-aussi miséricorde,

Heureux les cœurs purs dit Jésus parce qu’ils verront Dieu – les cœurs purs ce ne sont pas des gens parfaits, mais ce sont ceux qui acceptent de rentrer dans ce chemin de confiance avec le Christ,

Heureux les artisans de paix, ceux qui seront appelés fils de Dieu, parce que nous savons bien que la paix est difficile – nous le voyons si dramatiquement autour de nous dans notre monde déchiré  que ce soit en Ukraine, au Moyen-Orient et dans tant d’autres régions du monde – mais nous savons aussi que si nous voulons nous engager pour la paix, si nous voulons travailler à la paix, cela commence par nous, cela commence par notre cœur, cela commence par la relation aux autres, dans  notre entourage immédiat, dans notre famille, notre milieu professionnel, là où nous vivons.

Alors, tout cela, ce sont des aspirations qui peuvent nous paraître belles et nobles, mais peut-être certaines sont-elles plus difficiles quand Jésus dit :

Heureux les pauvres de cœur, qu’est-ce que cela veut dire ? – bien sûr la pauvreté peut faire peur s’il s’agit de la pauvreté matérielle – mais quand Jésus parle de la pauvreté de cœur, il veut dire ceux qui sont capables de reconnaître qu’ils ne sont pas le tout de leur vie, qu’ils ont besoin des autres, qu’ils ont besoin du Seigneur, et que nous avons à demander à Dieu de nous aider, de nous combler de transformer notre vie et notre cœur.

Puis il y a les béatitudes qui nous font peur, qui rebutent complètement :

Heureux ceux qui pleurent – personne ne cherche à pleurer mais nous savons bien aussi que lorsque nous sommes dans l’épreuve, dans le deuil, dans la souffrance, les paroles de consolation sont bienvenues même si elles sont difficiles – alors Jésus dit :

 « Heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés »

Heureux – encore plus étrange, encore plus difficile ceux qui sont persécutés pour la justice – Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute, si l’on dit toute sorte de mal contre vous à cause de moi – bien sûr il ne s’agit pas d’aller au-devant des obstacles, l’Église n’a jamais recherché la persécution, l’incompréhension, le refus des autres, mais c’est une façon de nous dire que aujourd’hui cela ne va pas forcément de soi, cela n’a sans doute jamais été, de se dire que l’on est chrétien, de vivre en chrétien de chercher à l’être vraiment – eh bien, ne nous étonnons pas si nous ne sommes pas toujours bien compris, si ce que nous essayons de mettre en avant ne sont pas forcément les valeurs les plus partagées dans notre monde, mais essayons d’être dans ce chemin de vérité. Il ne s’agit pas de courir au-devant des épreuves et des difficultés, des refus, mais savoir que lorsque nous faisons face à l’épreuve, à l’incompréhension, au malheur, à l’injustice, alors ça n’est jamais le dernier mot de notre histoire parce que toujours le Christ marche avec nous, toujours il nous conduit, toujours il est celui qui vient nous redire que nous sommes faits pour le bonheur.

Oui, nous sommes faits pour le bonheur, mais ce bonheur n’est jamais, nous le savons bien, un bonheur facile et en cela il est  très différent pour ne pas dire souvent opposé à l’image du bonheur que propose notre société, ou que nous proposent des médias ou réseaux sociaux , il ne s’agit pas de dire que l’on est heureux lorsqu’on a le plus d’argent possible, lorsqu’on a le plus de pouvoir possible, lorsqu’on a le plus de plaisir immédiat possible, lorsque l’on jouit d’une notoriété, d’une reconnaissance, d’une gloire médiatique, non ce n’est pas cela l’image du bonheur, le bonheur que Jésus nous propose, c’est un bonheur autre, souvent caché, plus profond, plus discret, c’est le bonheur de se savoir aimé de Dieu, de reconnaître que Dieu est présent dans notre vie, et être capable, à notre modeste mesure, d’aimer, de donner, de partager, de pardonner parfois, on sait combien c’est difficile, de rendre grâce pour ce qui nous est donné.

Alors oui, cette fête de la Toussaint, c’est la fête des saints, c’est la fête de tous les saints mais c’est aussi notre fête à tous d’une certaine façon parce que nous sommes tous  appelés à la sainteté, nous sommes tous en marche vers ce Royaume des Cieux.

Oui, Heureux sommes-nous comme le dit ailleurs dans l’Évangile en réponse à ses apôtres dont Thomas,

Heureux ceux qui croient sans avoir vu !

Heureux sommes-nous si nous mettons notre confiance dans le Seigneur !

 

+Antoine Hérouard, archevêque de Dijon

Partager